Mémoire des RIFFLART
Le Banquier FUGGER
POUR LE POUVOIR, UNE NÉCESSITÉ DE FINANCEMENTS ACCRUS 
 
La remise en culture des terres abandonnées, alors que le déficit démographique était encore significatif, entraîna une hausse du revenu par tête. Le "rapport de force" économique devint plus favorable aux roturiers (paysans libérés de leur statut servile, artisans et marchands). Parallèlement, le pouvoir de rois et de princes toujours plus centralisateurs nécessitait des financements accrus pour guerroyer, entretenir leur maison et leur administration, et, en ces temps de Renaissance, embellir leur palais.  Les souverains nouèrent alors des rapports étroits avec les grands marchands-banquiers. Ce fut notamment le cas de Charles Quint, qui régna, à partir de 1519, sur le saint Empire romain germanique. 
 
C'est dans ce contexte que va prospérer la maison Fugger, qui connaîtra son apogée avec Jacob II, dit "le Riche" (1459-1525). L'origine de cette multinationale féodo-marchande remonte à 1367. Cette année-là, Hans Fugger, un paysan vivant près d'Augsbourg, vient s'installer comme tisserand dans cette prospère cité de Bavière. Située au sud des Etats allemands, elle entretient de longue date des relations commerciales avec l'Italie du Nord.  
Très vite, Hans vend du fil, de la laine et du tissu et pratique la teinture des étoffes.Ses affaires prospèrent. Il intègre alors la corporation des tisserands et des marchands, une guilde qui participe activement au gouvernement de la cité. 
 
Ses deux fils, Andreas (1388-1458) et Jacob "l'Ancien" (1412-1469), donnent une impulsion considérable aux affaires de la famille. Celle-ci se scinde alors en deux branches : celle des Fugger "au chevreuil" (Andreas) et "au lis" (Jacob), du nom d'armoiries obtenues pour des services rendus aux princes.

Le Banquier Fugger 
 
A la fin du XVe siècle et au début du XVIe s'opère une profonde transformation des sociétés européennes. Auparavant, au début des temps féodaux (Xe-XIe siècle), l'économie en Occident s'organisait essentiellement autour de domaines seigneuriaux, mis en valeur par des serfs qui devaient verser diverses redevances. A partir des XIIe et XIIIe siècles, une économie marchande prend son essor. 
Ainsi, paysans et seigneurs pouvaient vendre leurs surplus au bourg voisin ou dans les grandes villes, spécialisées dans la production de textile, la fabrication d'armes, de bijoux, de mobilier. 
 
Au sein de ce milieu urbain se constituèrent de grandes familles de marchands "internationaux". Ils écoulaient les produits fabriqués dans leur cité, fournissaient les grands seigneurs laïques et ecclésiastiques en produits de luxe venant de loin. Ils amassèrent ainsi des fortunes leur permettant de jouer le rôle de prêteurs auprès des grands dont les dépenses excédaient les revenus courants. L'ébauche d'une société "féodo-marchande" vit alors le jour, reposant sur l'essor de la sphère marchande, mais aussi sur les liens de complémentarité économique entre les marchands et leurs clients-emprunteurs féodaux. 
 
Après la crise du XIVe siècle, due à l'essoufflement de la production agricole, à la guerre de Cent Ans et à la grande peste qui emporta entre le tiers et la moitié de population européenne, l'économie reprit de la vigueur au XVe siècle. Grâce à ce renouveau, les grands marchands-banquiers purent jouer un rôle d'une ampleur inédite.

Quand des marchands se muent en investisseurs éclairés 
 
1367 Hans Fugger s'installe comme tisserand à Augsbourg. 
XVe siècle Des dynasties bourgeoises participent au sein des grandes cités à la diffusion des techniques comptables et bancaires "modernes". 
1454 Andreas (fondateur de la branche des Fugger dite "au chevreuil", du nom de ses armoiries) établit des comptoirs à Venise, Milan, Anvers, Nuremberg. L'autre branche de la famille, fondée par Jacob l'Ancien (les "Fugger au lis"), devient fournisseur de la cour impériale. Son fils Jacob II, dit "le Riche", porte la maison à son apogée. 
1519 Jacob II finance l'élection de Charles d'Espagne (1500-1558), candidat de la maison des Habsbourg au titre d'empereur du Saint Empire romain germanique. Ce dernier, élu, devient Charles Quint. 
Une floraison de grandes maisons financières 
Au XVIe siècle, de nombreuses maisons marchandes se livrent à des activités financières. 
En Allemagne, les Welser, une vieille famille d'Augsbourg, prête, comme les Fugger, de l'argent aux Habsbourg. Ses agents sont présents à Anvers, Nuremberg, Venise, Milan, Rome, Genève, Lyon, Saragosse… En 1503, ils ouvrent un comptoir au Portugal et engagent 20 000 florins dans une expédition vers les Indes orientales, soit beaucoup plus que les Fugger (qui investirent 4 000 florins) et presque autant que les Génois et les Florentins réunis (29 500 florins). 
Les Höchstetter, aussi basés à Augsbourg mais surtout à Anvers, achètent des mines au Tyrol durant les années 1510 et spéculent sur le mercure, utilisé pour extraire l'argent du cuivre. Ils investissent dans les voyages vers les Indes, font le commerce des épices entre le Portugal, Anvers et l'Angleterre, avancent des fonds à l'empereur Charles Quint (1500-1558) pour financer ses campagnes militaires. 
En Italie, les fortunes se sont constituées bien avant le XVIe siècle. C'est toutefois un âge d'or qui précède un déclin dû aux guerres et à la perte d'influence de l'Italie, liée à l'expansion turque en Méditerranée orientale, à l'essor des pays du nord-ouest de l'Europe et au déplacement des voies commerciales vers l'Atlantique. 
Les Toscans jouent toujours un rôle majeur. Mais à Florence, les Médicis perdent de leur influence du fait de troubles politiques qui agitent la cité. Les Strozzi, autre famille florentine, sont aussi touchés par ces conflits, malgré le soutien de la curie romaine. 
Les Frescobaldi et les Gualterotti, présents à Florence, Anvers et Bruges, s'associent pour importer du poivre de Lisbonne et prendre des participations dans des expéditions vers les Indes. Ils prêtent au duc de Bourgogne et au roi d'Angleterre Henri VIII (1491-1547). Originaires de Lucques, les Bonvisi et les Arnolfini font des affaires à Anvers et à Lyon. 
Le Siennois Agostino Chigi (1466-1520) passe pour le plus riche marchand de Rome. Le pape Alexandre VI (1431-1503) lui confie la ferme des douanes et impôts de la Curie et la gestion des mines d'alun de Tolfa. Il est le ministre des finances du pontife Jules II (1443-1513), et prête de l'argent au roi de France Charles VIII (1470-1498) et à la République de Venise. Le pillage de Rome en 1527 lui est fatal, et ses héritiers dilapident sa fortune. 
La République de Gênes, dont la flotte commerce avec tous les ports de Méditerranée et jusqu'en mer Noire, compte aussi un grand nombre de marchands installés à Anvers. Ils profitent de l'arrivée des métaux d'Amérique pour financer les expéditions espagnoles vers le Nouveau Monde. Christophe Colomb est à la tête de l'une d'elles. 
Les Fornani et les Grimaldi prêtent aussi de l'argent au futur Charles Quint. Sous le règne de son fils, le roi Philippe II d'Espagne (1527-1598), ils perdent des sommes considérables en raison des banqueroutes espagnoles. 
En 1612 et en 1617 à nouveau, Madrid suspend ses paiements, provoquant encore de nombreuses faillites parmi les banquiers génois. Si tous ne disparaissent pas, la cité, exclue du commerce lointain, et dont les foires périclitent, a perdu son rôle historique.

JACOB II, UN ENTREPRENEUR D'EXCEPTION 

 
La première branche connaît une fortune rapide grâce au commerce de futaines, de soieries, d'épices entre l'Allemagne, l'Italie, les Pays - Bas, la Pologne, et à des transactions financières internationales. Mais elle fait faillite au début du XVIe siècle. La seconde s'enrichit plus lentement, mais plus sûrement, en devenant fournisseuse de la cour impériale. Elle trouve en Jacob II (le dixième enfant de Jacob "l'Ancien"), un entrepreneur d'exception. 
 
D'abord destiné à la prêtrise, il prend la tête de la maison en 1478. Il ne se contente pas depoursuivre le commerce de laine et de coton, de soieries et d'épices, de fruits du Midi et de drogues… Il a l'idée de s'intéresser à l'extraction et à la commercialisation du cuivre et de l'argent. 
 
Il va parvenir à mettre la main sur les riches mines de cuivre argentifère du Tyrol, un duché possédé par la maison des Habsbourg. Le grand-duc Sigismond, puis l'empereur Maximilien (1493-1519) ont alors en effet de grands besoins financiers, en raison des opérations militaires qu'ils mènent. Ils empruntent auprès de Jacob Fugger. Ce dernier prend soin de conditionner ses prêts à des hypothèques sur l'exploitation de ces mines. Les princes ne pouvant rembourser, Jacob peut dès lors s'en emparer, et améliorer aussitôt les méthodes d'exploitation. 
 
Les Fugger participent également au placement des indulgences que les fidèles achètent pour obtenir la rémission de leurs péchés et qui permettent de financer la construction de la basilique Saint-Pierre, à Rome. La richesse et la notoriété de Jacob sont telles que Charles d'Espagne, postulant au trône impérial après la mort de Maximilien, s'adresse à lui pour obtenir le vote des grands électeurs qui élisaient l'empereur. Jacob lui avance 543 000 florins. 
 
Le jeune roi d'Espagne, descendant de la maison des Habsbourg, défait son rival, le roi de France François Ier, et devient alors l'empereur Charles Quint. Le prestige des Fugger s'accroît d'autant, et Jacob ose même écrire à l'empereur pour lui rappeler qu'il lui doit de l'argent. Il n'oublie pas son devoir de chrétien, et fait construire à Augsbourg une église et une cité pour les pauvres (la Fuggerei). Les activités de la maison Fugger s'étendent à toute l'Europe du Centre et du Nord, en Italie et en Espagne : elle dispose de succursales à Nuremberg, Leipzig, Hambourg, Lübeck, Francfort, Mayence et Cologne, à Cracovie, Dantzig, Breslau, et Budapest, à Venise, Milan, Rome et Naples, à Anvers et Amsterdam, à Madrid, Séville, Lisbonne… 
 
MAIS UNE ACCUMULATION DE CRÉANCES DOUTEUSES 

Cependant, les Fugger, comme d'autres marchands banquiers, sont victimes des difficultés économiques du XVIe siècle. Elles s'expliquent par les guerres constantes entre les nouveaux Etats-nations, par les conflits religieux, par les dépenses somptuaires ayant peu d'effets d'entraînement sur l'économie et par l'inflation provoquée par l'afflux de l'or et de l'argent acheminés depuis l'Amérique. 
 
Elles proviennent aussi du fait que ces riches marchands, au lieu d'utiliser leurs profits commerciaux en investissements productifs (aucun n'ouvre d'ateliers de fabrication de biens de consommation), privilégient les placements financiers auprès des princes et des rois. Ces prêts sont alors jugés sûrs et rentables. Ici, il est vrai, point de long et périlleux déplacement de marchandises. 
 
Mais, en réalité, cela se traduit par l'accumulation de créances douteuses. Ce phénomène sera observé des siècles plus tard au sein des banques américaines et européennes au moment de la crise des subprimes, ces crédits hypothécaires à risque. 
 
Les souverains ne sont pas en effet aussi solvables qu'espéré. Charles Quint rencontre de graves soucis financiers, et son fils, le roi d'Espagne Philippe II, connaît plusieurs banqueroutes (en particulier en 1557 et en 1575). Les galions débarquent certes de fort jolies cargaisons d'or et d'argent, mais de manière intermittente du fait de la longueur du trajet, des tempêtes, et des attaques des pirates. Les dépenses civiles et militaires de ces souverains, elles, sont régulières. 
 
Après la mort de Jacob, son fils Anton (1493-1560) tente de maintenir la position d'une maison qui ne cesse toutefois de s'affaiblir. En 1563, les créances détenues par les Fugger sur la Couronne d'Espagne s'élèvent à 4, 445 millions de florins, beaucoup plus que les actifs détenus à Anvers (783 000 florins), à Augsbourg (164 000 florins), à Nuremberg et à Vienne (28 600 florins) et alors que l'actif total de la maison se chiffre à 5,661 millions de florins. 
 
Pour avoir trop lié leur sort à celui des souverains espagnols, les Fugger, comme bien d'autres, sont associés à leur déclin. Les puissances montantes de l'Europe sont alors le royaume d'Angleterre et les Provinces-Unies, futurs Pays-Bas. 

 
Pierre Bezbakh est maître de conférences à l'université Paris-Dauphine. Article "" le Monde"